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« À Bicyclette » : Entretien avec Mathias Mlekuz et Philippe Rebbot

« À Bicyclette » :  Entretien avec Mathias Mlekuz et Philippe Rebbot

Mathias Mlekuz et Philippe Rebbot À Bicyclette Style : Cinéma Date de l’événement : 26/02/2025

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Cette semaine, LillelaNuit vous emmène faire un voyage À Bicyclette. Avec ce film, Mathias Mlekuz (comédien et réalisateur de Mine de Rien) nous livre une œuvre profondément intime, née d’une tragédie personnelle. À mi-chemin entre le documentaire et la fiction, porté par la complicité de Philippe Rebbot, À Bicyclette est un film singulier, qui émeut autant qu’il fait rire. Comme le dit Mathias Mlekuz, on en repart « non pas avec la mort, mais avec la vie ». Entretien avec Mathias Mlekuz et Philippe Rebbot.

À Bicyclette est un film singulier. Il est né d'une tragédie personnelle que vous avez vécue. Ce film a-t-il été pour vous, d'une certaine façon, résilient ?

Mathias Mlekuz : Oui et non. Oui, mais pas pendant, ni après. Seulement maintenant, avec l'approche de sa sortie. J'ai trouvé une forme de consolation et de réconfort, avec l'enthousiasme, l'émotion, la force des spectateurs, la communion que l'on a avec eux. C'est très fort ce que vivent les gens en regardant le film. Et ça, je ne m'y attendais pas. C'était une vraie surprise. Cette communion-là, elle est apaisante, elle est réconfortante et elle est consolatrice. Donc oui, il y a une forme de résilience qui vient maintenant.

J'ai trouvé une forme de consolation et de réconfort, avec l'enthousiasme, l'émotion, la force des spectateurs et la communion que l'on a avec eux.

Mathias Mlekuz

Donc, aujourd'hui, ce film vous apporte une forme de réconfort et d'apaisement ?

Mathias Mlekuz : Encore une fois, il y a une forme de partage de la tristesse. Le film m'a enlevé un peu de tristesse, mais la tristesse, elle, est infinie. Elle n'est pas complètement partie. Ça ne m'a pas aidé à faire mon deuil. Avec Philippe, on a fait un trophée, une œuvre d'art, un film, de ce drame. Mais ce n'est pas pour autant que le drame n'est plus là. Il y a un chemin de fait. Mais la perte de mon fils est irrémédiable. La tristesse qui va avec aussi. Ça va être compliqué de l'effacer.

Philippe Rebbot : C'est une borne dans le drame. C'est une borne dans le film par rapport au drame. Je vous reprends sur le mot de résilience, il n'y en aura pas. La mort de Youri va accompagner Mathias, donc il n'y aura pas de résilience. Il faudra y retourner. Il ne sera plus jamais heureux, il y aura des moments de joie, mais c'est très compliqué d'être heureux. Il y aura des moments de joie. En tout cas, je serai là pour essayer de créer ces moments.

Dans le film, vous pratiquez l'art du clown. Votre fils Youri, le pratiquait également. Avez-vous une attache particulière à cette discipline ?

Mathias Mlekuz : Après le décès de Youri, la première chose que j'ai faite, c'est un stage de clown. Youri me disait toujours: « Papa, tu voudrais faire du clown ? » Et je lui répondais : « Non, je ne vais pas commencer à faire le clown à 50 ans. » C'était ridicule pour moi d'aller me mettre dans un stage de clown avec des amateurs parce que je connais la difficulté d'être un clown. J'allais être le comédien expérimenté qui fait du clown et qui est nul. Je voulais m'éviter ça. Après le décès, il n'y avait plus de problème d'ego. Il me fallait absolument retrouver mon fils et le fait est que j'ai adoré faire ça. Alors, j'ai fait plusieurs stages, notamment avec un clown qui s'appelle Alexandre Pavlata. Ils nous a formés.

Philippe Rebbot : Moi, j'ai été formé avec le film de Reda Kateb (Sur un fil, 2024). Et je ne me suis pas juste formé, j'ai vraiment découvert cette science qu'est d'être clown. Comme on dit dans le film, on est des clowns débutants, "des CP du clown". Mais on a une formation solide et surtout, j'ai un clown intégré dont je ne me sers pas tellement. Je ne sais pas très bien comment m'en servir, mais il est dans mon placard et, surtout, je sais ce que ça m'a apporté intimement.

Mathias Mlekuz : Sinon, j'ai un projet. J'aimerais bien faire un spectacle de clown. Peut-être en solo ou avec Philippe. On en reparlera.

On ne regarde pas un documentaire. On ne regarde pas une œuvre de fiction. Mais on peut le vivre comme un documentaire ou comme une œuvre de fiction. Avez-vous réussi à faire abstraction des techniciens ?  Comment arrive-t-on à les oublier ? Et, puisque vous êtes des acteurs, n'avez-vous pas été tentés de jouer ?

Mathias Mlekuz : Je dirais qu'on n'a rien joué. On n'a pas dit : "Ce serait bien si je riais à cette blague". Donc on n'a pas ri, on n'a pas pleuré. On n'a pas dit: "ça serait bien que je pleure". Jamais ! Après, on ne peut pas nier qu'on est deux comédiens. La classification que je mets sur ce film, c'est qu'il est un documentaire fait par des comédiens. Il y a quand même aussi des scènes de comédie, quand on est dans le Airbnb. C'est très drôle. On rit vraiment, mais on est dans le jeu.

Philippe Rebbot : Je ne sais pas si comédien, c'est une espèce de mission et de vocation. Je suis aussi comédien avec mes gosses. Je joue ma vie, tout le temps. Donc là, en l'occurrence, je ne peux pas être plus sincère que ça. Où est le comédien là-dedans ? Dans le fait que je peux dompter une caméra en me disant : "Je n'en ai rien à foutre de cette caméra." Je ne suis pas là pour ça. Je ne sais pas si ça répond vraiment à la question, mais les techniciens eux-mêmes étaient tellement impliqués, qu'on oubliait la technique. On partait dans nos conversations, on profitait de l'instant. Quels que soient les décors, ça nous inspirait, on était sous une tente, j'avais envie de lui parler à l'oreille, comme dans la vie. Tout le monde s'est oublié. Avec les techniciens, on était une seule personne, on était dans une capsule temporelle folle, donc facile à oublier.

Mathias Mlekuz : Ce dogme de ne faire qu'une seule prise nous empêchait finalement de profiler un jeu, ou de reprendre parce qu'on avait bafouillé, ou pas compris. Je ne sais pas si vous avez vu, il y a plein de redites. On est sourds tous les deux, on a des acouphènes, on ne s'entend pas. Souvent, dans le film, on dit : "Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit ?", et ça, dans un film normal, vous découpez, ou alors vous le jouez.

En sortant de vos films, que ce soit Mine de rien (2019) ou celui-ci, on a l’impression d’avoir vu une comédie italienne. Est-ce volontaire ?

Philippe Rebbot : C'est probablement, parce qu'on vient de là. C'est une de nos nourritures, comme acteurs et comme hommes, peut-être que ces fictions nous ont servi à comprendre la vie.

Mathias Mlekuz : Moi, j'aime beaucoup les comédies italiennes. J'aime beaucoup les acteurs italiens. Mon film culte, c'est Affreux, sales et méchants, d'Ettore Scola. Et mon acteur préféré, est Marcello Mastroianni. J'ai adoré Mastroianni dans Les Yeux Noirs (de Nikita Mikhalkov). Effectivement, il y a un mélange de tragédie et de comédie dans ce film.

Philippe Rebbot : Il y a une grosse tradition de clown chez les Italiens. Chez Fellini. Ça raconte tout ça, c'est pour ça que l'affiliation tourne autour de ça.

À Bicyclette est un poème. Comment fait-on, comme vous le dites dans le film, pour "mettre de la vie dans la mort", pour faire une ode à la vie quand on traverse un événement tragique ?

Philippe Rebbot : J'ai une réponse de mec qui a fait des lettres modernes. Ce qui est très intéressant, c'est la forme première de la poésie. La première fois qu'on a convoqué les poètes comme tel, c'était pour faire ce qu'on appelait des tombeaux. Ils étaient convoqués aux enterrements pour raconter la vie sous forme poétique et pour que les gens repartent de là, non pas avec la mort du défunt, mais avec sa vie. Finalement, c'est ça. On a respecté à la lettre ce principe qui s'appelle un tombeau. Peut-être que ça ne s'était jamais fait au cinéma parce que le mot fait peur, mais en réalité, il raconte autre chose que juste un tombeau.

Pour que les gens repartent de là, non pas avec la mort du défunt, mais avec sa vie.

Philippe Rebbot

Cette idée de tombeau est-elle venue dès le début du projet ou durant votre voyage?

Philippe Rebbot : Dès qu'on est entré là-dedans, comme j'ai fait des lettres modernes, j'ai dit à Mathias : "C'est horrible de le dire, mais on va faire quelque chose de très beau qui s'appelle un tombeau". Je travaillais ça, tout en me disant : "Ne pense pas à ça, c'est un peu noir." Sauf que quand tu le prends comme je viens de le dire, c'est beau. C'est sublimer quelque chose et partir avec. C'est partir avec la vie de quelqu'un plutôt qu'avec sa mort, raconter sa vie. Et s'il faut la raconter en permanence, on la racontera. Mais pas avec la partie qui fait drame.

 Il y a bien évidemment votre fils qui est présent durant tout le film. Il y a votre autre fils. Il y a cette jeune femme autrichienne. Et il y a votre chien, Lucky. Quel soutien a apporté Lucky dans votre périple et dans cette aventure ?

Mathias Mlekuz : Il a été très précieux. C'est le chien de la famille. Il est habitué au vélo, à Paris, il ne fait que du vélo avec moi. Il est habitué à être dans la caisse. On le voit, il est sage. Il ne bouge pas. Et il est un ami.

Philippe Rebbot : C'était comme un psy. Il nous regardait. Tu pouvais lire dans ses yeux tout ce que nous vivions. Il était aussi notre partenaire de tente. Les jours de grand froid, on se le partageait. On se le déchirait un peu : "Tu préfères tonton ou papa ?" On avait des discussions comme ça. Quand on s'est senti menacé par les loups ou les ours, on s'est dit qu'il servirait de leurre, on l'avait prévenu. En cas d'attaque de la tente, c'est toi qui pars en premier. Après, parce qu'il a 9 ans, il fait partie de la bande. C'est vrai que je connais Mathias avec Lucky collé derrière.

On est seulement en train de découvrir toute la sensibilité des animaux. Il y a encore beaucoup de choses qu'on ne soupçonne pas d'eux...

Philippe Rebbot : On pourrait dire ça comme ça. Ce gars a une empathie folle. Comme beaucoup d'animaux. Mais là, il était vraiment là. Le mec n'a pas fait de vague, comme s'il avait compris qu'il devait accompagner le mouvement. On lui a mis des lunettes et fait jouer au skate. Le mec a une poker face qui rassure tout le monde. On pourrait le dire comme ça. C'est une espèce de doudou. On l'a fait jouer. Dans la tente, il nous faisait du bien. Il y avait du chaud et du froid mais il avait vraiment une présence, une vibration qui nous faisait du bien.

Mathias Mlekuz : Tous les animaux à sang chaud font du bien pour les déprimés. Pour les gens fragiles comme nous.

Synopsis : De l’Atlantique à la mer Noire, Mathias embarque son meilleur ami Philippe dans un road trip à bicyclette. Ensemble ils vont refaire le voyage que Youri, son fils, avait entrepris avant de disparaitre tragiquement. Une épopée qu’ils traverseront avec tendresse, humour et émotion.

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À Bicyclette de Mathias Mlekuz

Avec Mathias Mlekuz, Philippe Rebbot, Josef Mlekuz
Scénario : Mathias Mlekuz, Philippe Rebbot

Sortie : 26 février 2025
Durée : 89 min

Photos et film-annonce : Ad Vitam © Emmanuel Guimier

Entretien réalisé à Lille le 20 janvier 2025 par Grégory Marouzé et Ambre Labbe.
Retranscription de l'entretien par Ambre Labbe.
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